Interview du Président de la République M. Emmanuel Macron à Al-Jazeera (30 octobre) [uz]

Extraits

AL-JAZEERA
Merci d’accorder cette interview à Al Jazeera. La France a été frappée deux fois en deux semaines, doublement choquée, à Conflans-Sainte-Honorine dans une école, à Nice dans une église. Le monde musulman vous suit et vous-même, vous suivez les réactions dans le monde musulman. Qu’est-ce que vous pouvez dire au monde musulman aujourd’hui ?

M. EMMANUEL MACRON
Vous avez raison de rappeler que notre pays a été frappé à trois reprises par des actes terroristes conduits par des extrémistes violents qui l’ont fait en déformant, en détournant l’islam et avec des actes qui ont véritablement sidéré et blessé le peuple français : la décapitation d’un professeur parce qu’il enseignait librement, et à Nice ce jeudi dans une église, la basilique Notre-Dame de Nice, la décapitation de deux personnes et l’attaque aux coups de couteau d’une troisième. La France, aujourd’hui, est sous le choc de ces attentats, à la fois dans un sentiment de tristesse, d’unité aussi et de colère. Et pour la première fois, alors même que nous vivions ces attentats, il y a eu des réactions très fortes je dirais à l’international pour attaquer la France sur la base de beaucoup de malentendus. C’est pour ça que je voulais les lever, (…) Je veux redire que la France est un pays attaché à la liberté de culte et ce qu’on appelle souvent la laïcité, ce terme si compliqué qui donne lieu à tant de malentendus que, j’espère, nous dissiperons aujourd’hui, qui, je le rappelle, est une liberté de croire ou de ne pas croire, mais qui fait de la France un pays où nous souhaitons que chacun soit citoyen quelle que soit sa religion, où chacun ait les mêmes droits politiques, civiques quelle que soit sa religion. (…) notre pays est un pays qui n’a de problème avec aucune religion au monde parce que d’ailleurs, elles s’y exercent toutes librement. Et pour ce qui est des Français de confession musulmane, comme d’ailleurs des citoyens du monde entier dont l’islam est la religion, je veux leur dire que la France est un pays où l’on exerce librement aussi cette religion. Il n’y a pas de stigmatisation, tout cela est faux, et un pays dont la vocation universelle est d’ailleurs d’être attaché à la paix, à la capacité à vivre quelle que soit sa religion. Donc beaucoup de choses fausses ont été dites. Je voulais ici avoir un message de fermeté contre le terrorisme, contre tous ces extrémistes violents, et en même temps de paix, d’unité, de restitution d’une certaine vérité. C’est le principal objectif que j’ai aujourd’hui en échangeant avec vous.

AL-JAZEERA
Concernant les caricatures qu’on a publié en France à plusieurs reprises, ces caricatures qui dessinent le prophète de l’islam, des musulmans, les musulmans, à chaque fois, ils se sentent blessés, choqués et des fois, mal compris. Dans quelle mesure on peut prendre en considération les sentiments des musulmans ?

M EMMANUEL MACRON
(…) Dans nos lois, nos principes, nos droits, il y a les libertés de chacun, la liberté de culte que j’évoquais, que nous défendons et qui s’exerce dans notre pays, mais aussi la liberté de conscience et la liberté d’expression. Ça veut dire que dans notre pays, la France, quiconque qui est journaliste peut s’exprimer librement sur le Président de la République, le Gouvernement, la majorité politique comme la minorité et sur le reste du monde. Dans cette liberté d’expression, il y a la possibilité aussi de dessiner, de caricaturer.(…) Et lorsqu’on parle de caricatures, je veux que vous sachiez que beaucoup de titres de presse, ont surtout d’abord et avant tout caricaturé le dieu des chrétiens, caricaturé la religion juive, les rabbins, etc., et aujourd’hui, depuis plusieurs années, en effet, caricaturent le prophète Muhammad, caricaturent en effet la religion aussi musulmane. Moi, je comprends les sentiments que cela éveille, je les respecte. (…) La question n’est pas de savoir si la France, et le Président de la République française, fait ses caricatures ou les soutient en tant que telles –ce n’est pas le sujet parce que cette presse est libre, ce ne sont pas des journaux officiels, ce n’est pas le Gouvernement français qui a fait ces caricatures –mais si le Président de la République en France est d’accord pour supprimer ce droit : la réponse est non parce que c’est un droit du peuple français et il touche tout le monde. Et donc ce qui est important, c’est que je dois préserver cette liberté. Je veux ensuite que tout ça se fasse dans le respect de chacune et chacun, mais cette liberté est importante. (…) Il y a deux choses que je ne peux pas accepter. La première, c’est la confusion qui a été entretenue par beaucoup de médias, parfois des dirigeants politiques et religieux, qui consisterait à dire que ces caricatures sont en quelque sorte le projet ou l’émanation du Gouvernement français ou du Président de la République. Non, moi, je suis là pour préserver ce droit et je le préserverai toujours. Mais il y a des gens qui l’exercent, c’est ainsi. Et la deuxième, c’est qu’on puisse justifier de manière directe ou indirecte quelque violence au nom de cette réaction. (…) Je comprends et respecte qu’on puisse être choqué par ces caricatures, mais je n’accepterai jamais qu’on puisse justifier une violence physique pour ces caricatures et je défendrai toujours dans mon pays la liberté de dire, d’écrire, de penser, de dessiner. Ça ne veut pas dire que je soutiens à titre personnel tout ce qu’on dit, pense, dessine (…)

AL-JAZEERA
Monsieur le Président, je vous transmets les questions qui sont de temps en temps posées dans le monde arabe et dans le monde musulman en se basant sur quelques déclarations de Monsieur le Président. Dans votre discours pendant l’hommage rendu au professeur assassiné, M. Samuel PATY, vous avez déclaré que, je cite, "Nous ne renoncerons pas aux caricatures, aux dessins, même si d’autres reculent." Cette fermeté, elle se base sur la liberté d’expression, mais à chaud, elle est perçue comme une sorte de défi et non considération des sentiments des musulmans. Comment évaluer cela ?

M. EMMANUEL MACRON
Il y a eu sur la phrase que vous venez de dire, il y a eu dans les traductions qui ont été faites par beaucoup de médias dans le monde arabe, un mensonge. On m’a fait dire : "Je soutiens les caricatures humiliant le prophète". Je n’ai jamais dit ça, d’abord parce que ces caricatures, et c’est important pour tous les musulmans qui nous écoutent, ces caricatures, elles touchent toutes les religions, toutes, il n’y a pas de caricatures spécialement contre une religion plutôt qu’une autre, et au-delà de ça tous les dirigeants. La deuxième chose, c’est que j’ai dit que je protégeais ce droit parce que c’est mon rôle et que je considère ensuite que dans la société, nous devons accepter, ménager ce respect de chacune avec chacun. Mais il ne m’appartient pas à moi, en tant que Président de la République, d’amoindrir ce droit parce que certains sont choqués. Parce qu’à ce moment-là, j’instaurerais dans mon pays une forme d’ordre moral ou d’ordre religieux. Je dirais aux gens qui écrivent ou qui dessinent : "Vous n’avez pas le droit de dire cela parce que ça en choque d’autres." Et de proche en proche, la liberté d’expression se réduirait parce qu’elle deviendrait l’espace qui fait qu’en quelque sorte, on ne parle plus les uns des autres. (…)

Dernière modification : 12/11/2020

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